Trois pots de chrysanthèmes en terre cuite nue alignés contre un mur de plâtre écru, fleurs semi-doubles à cœur jaune, blanches, jaune pâle et bronze rosé, plusieurs boutons encore fermés sur le pot de gauche, feuillage vert jusqu’au bas des pots

Au cimetière

Chrysanthème de Toussaint, quand l’acheter et lequel tient

Le calendrier réel des achats, les trois formes vendues en jardinerie, et ce qui fait crever un pot sur une tombe en huit jours.

Un chrysanthème de Toussaint s’achète en octobre, en bouton et pas en fleur, et il se choisit sur la fermeté du pot plutôt que sur la couleur. C’est ce que font 81 % des acheteurs, et ils ont raison : une plante achetée épanouie le 28 octobre aura donné tout ce qu’elle avait avant le 1er novembre. Le reste tient à trois choses que personne n’affiche à côté du prix, et que je détaille ici.

Pourquoi cette fleur-là, et depuis quand

La tradition n’est pas millénaire, elle a un peu plus d’un siècle. Elle remonte à 1919, quand Georges Clemenceau, alors président du Conseil, appela les Français à fleurir les tombes des soldats morts pendant la Première Guerre mondiale pour le premier anniversaire de l’armistice. Le chrysanthème s’est imposé pour une raison pratique et pas symbolique : c’était l’une des rares fleurs encore en pleine floraison à cette date, et l’une des rares à encaisser les premières gelées.

Cette raison-là n’a pas changé. Elle explique aussi pourquoi le chrysanthème est devenu, en France, impossible à offrir en bouquet le reste de l’année. L’association est locale, récente, et complète : elle a un peu plus de cent ans, alors que la plante en a mille de plus.

La Société nationale d’horticulture de France (SNHF), dans sa fiche sur le genre, rappelle d’où il vient : « La Chine est le pays d’origine de presque toutes les espèces types de chrysanthèmes », et « Le voyage vers le Japon date du VIIIe siècle de notre ère. » Les variétés que l’on achète en pot sont des hybrides, issus pour l’essentiel du croisement de deux espèces types, Chrysanthemum indicum et C. morifolium. Ce sont donc des plantes d’Extrême-Orient, cultivées pour l’automne, à qui l’histoire française a confié un rôle qu’elles n’ont nulle part ailleurs.

Il faut se représenter ce que ça voulait dire en novembre 1919. Le pays sortait de quatre ans de guerre, les tombes à fleurir se comptaient par centaines de milliers, et l’appel demandait une fleur disponible partout, en quantité, à cette date. Peu de plantes remplissaient ces trois conditions. Le chrysanthème les remplissait toutes : il fleurit tard, il tient dehors, et il se cultivait déjà en masse dans les exploitations françaises. Le choix a été fait par le calendrier et par la logistique, pas par un symbole.

Le symbole est venu après, et il s’est retourné. Une fleur qu’on met sur les tombes une fois par an devient une fleur qu’on n’offre plus le reste de l’année. C’est un phénomène français, pas universel : la même plante est une fleur de fête ailleurs, et elle l’était ici aussi avant 1919, au point que la SNHF avait créé une section chrysanthème dès 1896, en pleine vogue horticole. Un siècle a suffi à renverser complètement l’usage d’une plante.

Les couleurs, et pourquoi le blanc domine

On lit beaucoup de choses sur la signification des couleurs de chrysanthème, et il faut les prendre pour ce qu’elles sont : des usages, pas des règles. Aucune convention écrite ne s’impose dans un cimetière français, et personne ne se formalisera d’un jaune plutôt que d’un blanc.

Ce qui existe, en revanche, ce sont des habitudes assez stables. Le blanc et les tons crème dominent nettement, et ils sont le choix par défaut quand on ne sait pas. Le jaune et le bronze, les couleurs historiques de la plante, se voient surtout chez les acheteurs plus âgés et dans les campagnes. Le rouge sombre et le violet restent minoritaires, sans que ce soit interdit. Le rose franc et le multicolore sont récents et se voient plutôt sur les tombes d’enfants, où l’usage s’est nettement détaché du reste.

La seule chose que je me permets de conseiller sur ce point : regarder la tombe voisine et celles d’en face. Dans un carré ancien où tout est blanc et bronze, un pot fuchsia se remarque, et ce n’est pas forcément l’effet recherché. Dans un cimetière récent, la question ne se pose plus.

Pourquoi il ne fleurit qu’en automne, et jamais avant

Le chrysanthème est une vivace herbacée à floraison tardive, ce qui explique tout son comportement. Il attend, pour fleurir, que les jours raccourcissent : c’est une plante dite de jours courts, et c’est la durée de la nuit qui déclenche la floraison, pas la température. Les producteurs jouent d’ailleurs là-dessus sous serre, en occultant les cultures pour avancer ou retarder une récolte de quelques semaines.

Deux conséquences pour l’acheteur. La première : un pot acheté trop tôt en septembre n’est pas « en avance », il a été forcé, et il finira sa floraison d’autant plus tôt. La seconde : une plante replantée au jardin refleurira à sa date à elle, en octobre-novembre, et aucun arrosage ni engrais ne la fera fleurir en août.

Ce que les Français achètent vraiment, en chiffres

Les achats de Toussaint sont mesurés chaque année par un panel de 7 000 foyers. En 2023, 3,8 millions de foyers ont acheté des végétaux pour cette occasion, soit 13,1 % des foyers français, pour 124,89 millions d’euros. Le budget moyen par foyer acheteur s’établit à 33,00 €, contre 42,80 € l’année précédente, pour 3,9 plantes en moyenne au lieu de 5,5. Autrement dit : plus de foyers achètent, et chacun achète moins.

Le chrysanthème représente 60 % des quantités achetées, loin devant la pensée (13 %), la bruyère et le cyclamen (6 % chacun). Et l’essentiel se joue en octobre : 81 % des achats y sont faits, contre 19 % en novembre. Les lieux se répartissent entre jardineries (28 %), grande distribution (26 %), fleuristes (20 %) et producteurs (13 %). Source : étude Kantar pour FranceAgriMer et VALHOR.

Ces chiffres disent une chose utile quand on va acheter : la mi-octobre est le moment où le choix est le plus large, et la fin octobre celui où il ne reste que ce que les autres n’ont pas voulu.

Les trois formes vendues, et pourquoi elles ne tiennent pas pareil

Sous le nom de chrysanthème, on vend trois choses qui ne se comportent pas pareil.

La boule, ou pomponnette. C’est la forme dominante : une masse compacte de petites fleurs doubles, taillée en sphère par le producteur. Elle tient bien au vent parce qu’elle n’offre pas de prise, et c’est celle qui reste présentable le plus longtemps sur une tombe exposée.

La marguerite, ou daisy. Fleurs simples à cœur jaune, port plus lâche. Plus jolie de près, plus fragile de loin : les pétales simples marquent à la première pluie battante, et une averse suffit à la coucher.

Les grosses fleurs, dites japonaises. Une tige, une fleur, parfois quinze centimètres de diamètre. Elles sont vendues en botte chez le fleuriste plutôt qu’en pot, elles se mettent dans un vase à eau, et elles ne passent pas la semaine dehors. Elles sont faites pour l’intérieur ou pour une cérémonie, pas pour être laissées.

Pour une tombe qu’on ne repassera pas voir avant quinze jours, la boule est le seul choix raisonnable des trois. Je m’en suis rendu compte en achetant des marguerites deux années de suite, parce qu’elles étaient plus belles au magasin.

Ce qui tue un pot en huit jours

Trois causes, et aucune n’est le froid.

La soif. C’est de très loin la première. Un pot de chrysanthème sort de chez le producteur avec une motte saturée, et il est vendu en plein courant d’air. Dehors, sans arrosage, il se vide en quatre à six jours selon le vent. Une plante qui a soif ne fane pas d’abord par les fleurs mais par le bas : les feuilles inférieures jaunissent et pendent, et à ce stade elle ne repart plus complètement.

Le vent. Un pot posé sur une pierre tombale n’a rien pour se retenir. Renversé, il perd sa motte, et une motte de chrysanthème qui a pris le froid une fois nue ne se reprend pas. Le calage compte plus que tout le reste : contre le monument, entre deux jardinières, jamais au bord.

L’emballage. Le manchon plastique ou le cache-pot doré retiennent l’eau au fond, et la motte pourrit par en bas pendant que le dessus a soif. Il se retire, toujours, même s’il est joli. C’est le geste que je vois le moins souvent fait.

Choisir un pot en magasin, en trois gestes

On soulève le pot : il doit être lourd. Un pot léger a déjà séché une fois, et une plante qui a manqué d’eau en jardinerie ne rattrape pas son retard sur la tombe.

On regarde sous les fleurs et pas les fleurs : le feuillage doit être vert jusqu’en bas du pot. Des feuilles basses jaunes signalent un stress hydrique déjà passé, quel que soit l’état du dessus.

On cherche les boutons fermés. Une boule entièrement épanouie en magasin est à son sommet : elle ne fera que descendre. Une boule dont un tiers des boutons est encore fermé ouvrira sur place, et tiendra une bonne semaine de plus.

Les 40 % restants, quand on ne veut pas de chrysanthème

Six acheteurs sur dix prennent un chrysanthème, ce qui laisse quatre sur dix qui prennent autre chose. Les trois plantes qui suivent dans le classement des quantités achetées en 2023 sont la pensée (13 %), la bruyère et le cyclamen (6 % chacune), et elles ne se valent pas dehors en novembre.

La bruyère est celle qui demande le moins. Elle encaisse le gel, le vent et l’oubli, et elle garde sa couleur des semaines après que tout le reste a fini. C’est le choix de ceux qui ne repasseront pas.

La pensée fleurit tout l’hiver et redémarre après chaque coup de froid, mais elle s’étale et se couche : elle est faite pour une jardinière en pleine terre, pas pour un pot posé sur une dalle.

Le cyclamen est le piège des trois. Celui qu’on vend en octobre en petits pots colorés est le plus souvent un cyclamen de Perse, une plante d’intérieur qui noircit à la première gelée sérieuse. Le cyclamen rustique, lui, existe et passe l’hiver dehors sans broncher, mais il se vend en automne sous un autre nom et pas au même rayon. Regarder l’étiquette avant, pas la couleur.

Après le 1er novembre, le garder ou le jeter

Le chrysanthème des jardiniers est une vivace, et un pot de Toussaint peut se replanter. Il faut le vouloir : le rentrer avant les fortes gelées, le rabattre, le mettre en terre au printemps dans un sol drainé et au soleil. Il refleurira à l’automne suivant, plus lâche et moins rond que la boule vendue, parce que la forme sphérique est obtenue par pincements successifs chez le producteur et non par la plante.

Chez moi, sur une vingtaine d’années, les repiquages de novembre ont donné à peu près une reprise sur trois, et je n’ai jamais retrouvé la densité d’origine. Ce n’est pas une déception si on sait à quoi s’attendre : on récupère une vivace d’automne correcte, pas une boule.

Si on ne le replante pas, la motte et la plante vont au compost ou aux déchets verts, et le pot plastique au tri. Ce qui ne se composte pas, en revanche, c’est ce qu’on trouve à l’intérieur des compositions : le sort des fleurs après une cérémonie mérite son propre article, et le bloc vert qui les tient n’est pas ce qu’on croit.

Ce que cet article ne couvre pas

Le prix d’une composition faite par un fleuriste, qui ne suit pas du tout la logique du pot de jardinerie : c’est le sujet de la couronne de fleurs pour un enterrement. Et la culture du chrysanthème depuis la bouture, qui est un métier de producteur et se joue de mars à septembre, bien avant la question qui amène ici.